mercredi 8 juin 2011

Lumières de Stockholm
8-12 juin 2011

Lorsqu'il arrive à Arlanda, le plus grand des trois aéroports de Stockholm, le voyageur est accueilli par les portraits géants de célébrités qui ont vu le jour dans la capitale suédoise : l'actrice Britt Ekland, le réalisateur Ingmar Bergman, le tennisman Bjorn Borg ou encore August Stringberg, le grand écrivain. Un peu plus loin, des ascenseurs ("hiss" en suédois) permettent d'accéder au Arlanda Express, le train à grande vitesse qui relie en 20 minutes l'aéroport au centre ville, distant d'environ 45 kilomètres. Avec des pointes à plus de 200 km/h, ce mini-TGV jaune et blanc, fort confortable au demeurant avec son intérieur spacieux et design, est aussi impressionnant qu'efficace et constitue une belle illustration du savoir-faire suédois en matière de transports urbains. La ville de Stockholm est d'ailleurs quadrillée par un réseau de transports en commun très dense, alliant métro ("Tunnelbana"), bus, tramway et ferries.

Ces derniers occupent une place importante dans cette ville où l'eau est omniprésente. Construite sur 14 îles, Stockholm n'a rien à envier à Venise - elle mériterait d'ailleurs le surnom de "Venise du Nord" beaucoup plus que Bruges - et cette particularité topographique renforce sans doute la personnalité des quartiers qui la composent. Ainsi, la petite île de Skeppsholmen, à l'est de la vieille ville ("Gamla Stan"), est accessible principalement par ferry, ce qui lui confère un caractère bien particulier. Son charme tient à son insularité particulièrement affirmée mais aussi à ses nombreux musées et espaces verts, qui en font un oasis de calme très prisé des promeneurs. Beaucoup plus grande, l'île de Djurgarden, à l'est de Skeppsholmen, est également recouverte d'espaces verts et abrite Skansen, grand parc dans lequel on trouve notamment un zoo et des constructions représentatives des différentes régions de Suède. Mais la vraie "star" de Djurgarden est incontestablement le Vasamuseet, qui fait face à l'île de Skeppsholmen. Ce musée, probablement le plus célèbre de la ville, met en vedette le Vasa, navire de guerre qui coula dans le port de Stockholm le 10 août 1628 lors de son voyage inaugural, 20 minutes seulement avoir levé l'ancre... Localisée en 1956, l'épave du navire n'a été renflouée que progressivement et le navire a été reconstitué depuis à l'identique. Le résultat, force est de le reconnaître, est saisissant, et on ne peut qu'admirer, plus de 300 ans après son naufrage, le Vasa, sorte de Titanic suédois version bateau de guerre, l'un des très rares navires du 17ème siècle à être visibles aujourd'hui dans un tel état de conservation. Le musée permet d'en savoir plus sur le travail de restauration qui a été effectué sur l'épave mais propose également un éclairage passionnant sur les conditions de vie des marins de l'époque et les sculptures qui ornent le navire, sans oublier l'histoire de la Suède au 17ème siècle et l'importance que revêtait alors la flotte royale. L'idée qu'ont eue les concepteurs du musée de multiplier les regards sur un sujet qui de prime abord pouvait paraître quelque peu rébarbatif est à l'évidence pour beaucoup dans le succès durable - et mérité - du Vasamuseet.

Gamla Stan, la vieille ville, constitue le centre historique de Stockholm. Les touristes, venus assister à la relève de la garde au Palais royal, y sont aussi nombreux que les magasins de souvenirs. Ces derniers regorgent d'articles en tous genres à l'effigie de la ville et du pays - t-shirts, tasses, sets de table, peluches - mais curieusement, le couple royal est assez peu représenté malgré la proximité du Palais. Il est vrai que contrairement à Kate et William en Angleterre, Victoria et Daniel sont assez peu connus au-delà des frontières de la Suède. Malgré l'omniprésence des touristes, on peut prendre un certain plaisir à flâner dans les ruelles pavées de Gamla Stan, bordées de galeries d'art et de restaurants. En descendant vers le Parlement ("Riksdagshuset"), on peut en savoir plus sur les activités de ce dernier en lisant les explications bilingues proposées dans les vitrines du ministère de l'Education. Un présentoir vient rappeler que la Suède, qui a légalisé le mariage homosexuel en 2009, est à la pointe des évolutions sociales.

Drottninggatan, à deux pas du Parlement, est la principale rue piétonne de la ville. Les magasins de souvenirs, moins chers que ceux de Gamla Stan, y côtoient les restaurants asiatiques et les cafés branchés, dans un décor de bâtiments fatigués et poussiéreux. La place Sergels Torg, flanquée sur son côté sud par la Maison de la culture, ne peut que frapper par sa laideur architecturale, surtout après le cachet de la vieille ville. Datant des années 1960-70, les immeubles alignés de l'autre côté de la place accusent leur âge et font face à une grande colonne en béton qui ressemble à un cactus géant d'inspiration soviétique.

Fort heureusement, le reste de la ville fait vite oublier ces fautes de goût architecturales. Ainsi, le Musée national, à un quart d'heure à pied de Sergels Torg, affiche fièrement sa magnifique façade de style Renaissance. L'affiche qui orne celle-ci donne un petit air coquin au bâtiment, par ailleurs très sobre et conforme à la rigueur scandinave. Le Nationalmuseet propose en effet jusqu'en août une exposition sur la représentation du plaisir et du vice dans l'art depuis le 16ème siècle. Le tableau sur l'affiche s'intitule Kneeling Nun (la nonne agenouillée) et a été exécuté en 1791 par Martin van Veytens. Ce tableau a la particularité d'avoir deux faces, celle qui nous est montrée ici - légèrement floutée - étant la plus "osée". Le "recto" du tableau, que l'on peut voir dans son intégralité dans le cadre de l'exposition, est beaucoup plus "politiquement correct" puisqu'il montre la nonne de face, perdue dans ses pensées. Le double mérite de cette exposition est de nous pousser à nous interroger sur notre statut de voyeur face à l'art érotique et à l'art en général, et de décrire l'évolution au fil des siècles du regard de la société sur les plaisirs dits "défendus". En dehors de l'exposition, le Musée national contient également de nombreuses oeuvres remarquables, telles que Allegories on the Temptations of Youth, tableau d'Otto van Veen (1648, ci-dessous en haut) qui représente un jeune homme tiraillé entre la tentation du vice, symbolisé par Bacchus et Venus (à gauche), et le choix de la vertu, incarnée par Minerve (à droite). Death of a Hero, tableau monumental du peintre suédois Nils Forsberg (1888, ci-dessous en bas), attire également l'attention. On y voit un prêtre administrer l'extrême onction à un militaire sur son lit de mort, dans une atmosphère pesante renforcée par la présence d'une femme éplorée - la veuve ? - au premier plan. L'enfant sur la gauche, seul, contraste avec les officiers regroupés sur la droite tandis que les hommes alités à l'arrière-plan semblent attendre de prendre la place du mort, dans une implacable logique funèbre.

Avant de quitter le musée, il ne faut pas oublier d'admirer les fresques murales de Carl Larsson, peintre et illustrateur suédois de la fin du 19ème siècle dont certaines oeuvres rappellent celles de Norman Rockwell.

Parmi les différents cinémas de la ville, le Grand, situé sur Sveavägen, dans le quartier de Norrmalm, se distingue par son importance historique. C'est en effet en sortant de ce cinéma qu'Olof Palme, le Premier ministre de l'époque, a été abattu dans la soirée du 28 février 1986. Son épouse, qui l'accompagnait, a été blessée dans l'attentat mais s'est rétablie par la suite. Christer Pettersson, toxicomane connu des services de police, a été arrêté en 1988 après avoir été désigné comme le meurtrier par l'épouse de Palme mais a été acquitté à la suite d'un appel interjeté devant la Cour d'appel de Svea. Il est mort en 2004, après avoir été lavé de tout soupçon. A ce jour, le meurtrier reste inconnu et le mystère de l'assassinat d'Olof Palme, dont une rue porte aujourd'hui le nom, ne sera peut-être jamais résolu.


Mystère, vous avez dit mystère ? Il est difficile de parler de mystère à Stockholm sans penser immédiatement à Millénium, la saga policière mondialement connue. Son auteur, Stieg Larsson, était journaliste au magazine d'investigation Expo et ses articles sur les groupes néonazis lui ont valu des menaces de mort répétées. Certains n'ont donc pas hésité à faire le rapprochement au moment de sa mort prématurée, à l'âge de 51 ans, en 2004, soit sept mois avant la parution du premier tome de la saga, qui devait à terme en compter 10. Les circonstances du décès de Larsson sont peut-être inhabituelles - il a été terrassé par une crise cardiaque après avoir monté à pied les sept étages de l'immeuble où il travaillait, l'ascenseur étant en panne ce jour-là - mais de là à y voir un complot... Stieg Larsson n'imaginait sans doute pas le succès fulgurant qu'allait connaître son oeuvre posthume et faute d'avoir établi un testament en faveur d'Eva Gabrielsson, sa compagne de 30 ans qu'il n'a jamais épousée, c'est au père et au frère de l'écrivain disparu qu'est revenue la responsabilité de gérer sa fortune. Millénium raconte les aventures de Mikael Blomkvist, journaliste d'investigation (comme Larsson), et de sa partenaire Lisbeth Salander, superhackeuse douée de pouvoirs surnaturels et hantée par un lourd passé psychiatrique. Le Millennium Walking Tour, qui permet notamment d'apercevoir les immeubles où sont situés les appartements du héros (ci-dessus, en haut) et de l'héroïne (en bas) dans l'histoire, est évidemment un must pour tout fan qui se respecte mais constitue également une agréable balade dans les rues escarpées de Sodermalm, littéralement l'île du sud, quartier connu pour son ambiance bohème et branchée.

De l'autre côté de Slussen, la grande esplanade qui relie Södermalm à la vieille ville, un long bâtiment en briques de style art déco abrite Fotografiska, le musée de la photographie, qui a ouvert ses portes au printemps 2010. Les trois expositions temporaires qui y sont présentées témoignent de la grande varieté des approches de l'art photographique. Dans I want to live close to you, Jacob Fellander réinvente la photographie urbaine en proposant des clichés abstraits et oniriques de New York, Paris ou Hong Kong, tandis que dans Oil (ci-dessous, à droite), Edward Burtynsky attire notre attention sur les conséquences de nos choix énergétiques sur l'environnement. Dans The Unbearable Lightness of Being (à gauche), Jacqueline Hellmann fait pour sa part une utilisation beaucoup plus intimiste du médium photographique en proposant des clichés de Cizzi, une amie souffrant d'anorexie dont elle fige le beau visage triste dans une succession d'images à la fois émouvantes et dérangeantes.

























Propices à la réflexion, ces trois expositions éveillent aussi des sentiments mêlés et suscitent des interrogations. Le visiteur ressort dès lors de Fotografiska avec plus de questions que de réponses et en apprécie d'autant plus les retrouvailles, à l'extérieur, avec le paysage de carte postale que forment, au loin, les îles de Gamla Stan, Skeppsholmen et Djurgarden.

Pour ma dernière soirée à Stockholm, je décide d'aller voir Melancholia, le dernier film de Lars von Trier, au Victoria, cinéma situé à deux pas de la place Medborgarplatsen, dont le nom semble avoir été inventé dans le seul but de décourager ceux qui, dans un moment de folie, auraient entrepris d'apprendre le suédois. Parmi les bandes-annonces qui précèdent le film figure celle de Potiche, le film de François Ozon. Aidé par les sous-titres, le public, habitué aux v.o. (les films ne sont jamais doublés en Suède), rit de bon coeur aux réparties de Luchini et de Depardieu, ce qui semble témoigner de son goût pour le cinéma français. L'affiche du film Des hommes et des dieux, aperçue peu de temps avant dans la vitrine d'un magasin de dvd, m'avait déjà laissé entrevoir le succès du "fransk film" au pays d'Ingmar Bergman... Il y a un peu de Bergman d'ailleurs dans le film de von Trier, qui pointe pêle-mêle les limites de la science, les pulsions auto-destructrices de l'homme et la difficulté qu'ont les êtres à communiquer. Tout un programme, qui n'est manifestement pas celui des nombreux promeneurs venus ce soir-là jouir des plaisirs de Gotgatan, la principale artère de Södermalm. Ils ont bien raison : n'en déplaise à Lars von Trier, la fin du monde peut bien attendre...

Au bout d'un séjour même de courte durée, force est de reconnaître que le surnom touristique de la ville - "la Capitale de la Scandinavie" - n'est en rien usurpé. Sous réserve de posséder quelques rudiments de suédois - savoir que "slips" veut dire "cravate" permettra d'éviter des situations embarrassantes ! - et de s'accoutumer aux heures pour le moins inhabituelles du lever et du coucher du soleil en été et en hiver (respectivement 3h30 et 15h) - le voyageur passera à n'en pas douter d'excellents moments dans cette ville débordante de vitalité dont on comprend mieux, au moment de la quitter, la fierté qu'elle peut inspirer à celles et ceux qui y sont nés.

dimanche 10 avril 2011

Impressions londoniennes
7-10 avril 2011

L'exposition "Romantics" qui se tient en ce moment à la Tate Britain permet d'admirer, outre de nombreuses toiles de Turner, le splendide Chatterton, de Henry Wallis (1856). Chatterton, poète maudit qui s'est suicidé à l'âge de 17 ans en ingérant de l'arsenic, est représenté allongé sur son lit de mort. Les nombreux fragments de papier éparpillés sur le sol, au premier plan, attestent sans doute de son manque d'inspiration et de la frustration dont on devine qu'elle aura, conjuguée à une grande pauvreté, précipité la fin de l'artiste. A la paleur cadavérique du visage répondent la lumière du dehors, perceptible à travers la lucarne qui surplombe le lit, et le pot de fleurs posé sur le rebord, deux motifs d'espoir qui atténuent le sentiment de profonde tristesse qu'inspire le tableau.

En remontant Millbank, le boulevard qui longe la Tamise depuis la Tate Britain, vers le nord, on aperçoit bientôt les Houses of Parliament, au style néogothique si caractéristique. Les touristes pullulent dans ce quartier si riche en symboles nationaux : l'Abbaye de Westminster, le 10 Downing Street ou encore la caserne des Horse Guards sont tous à portée de carillon de Big Ben, qui écrase de sa hauteur la statue de Churchill dans Parliament Square. A la foule des touristes succède celle des Londoniens, qui se précipitent en masse, dès la journée de travail terminée, à la gare de Waterloo, juste de l'autre côté de la Tamise. L'heure de pointe dans cette véritable ruche humaine constitue un spectacle en soi. Chaque voyageur se rue, la dernière édition de l'Evening Standard sous le bras, sur une borne automatique pour acheter le billet qui lui permettra de regagner sa plus ou moins lointaine banlieue. En sortant de la gare et en remontant Waterloo Road, on arrive rapidement à une petite place tranquille, où une galerie d'art fait de l'oeil au théâtre d'en face : l'Old Vic, où se joue "Cause Célèbre", du célèbre dramaturge Terrence Rattigan. Comme son nom ne l'indique pas, ce théâtre, dont l'acteur américain Kevin Spacey a pris les rênes en 2003, semble tout neuf, arborant une magnifique façade blanche qui ne laisse rien deviner de sa déjà longue histoire.

La rue à gauche du Old Vic se nomme The Cut. Parsemée de restaurants et de pubs et bordée de "terraced houses" en briques rouges, cette rue résidentielle est une oasis de calme fort appréciable après le tumulte de Waterloo. La clientèle du Old Vic tout proche et de son double avant-gardiste, le Young Vic, s'y presse dès la fin de l'après-midi pour déguster un curry ou un biriani au restaurant Spice of India, ou un plateau de fruits de mer au très chic Livebait, avant de compléter ses agapes par une soirée culturelle. Dans la continuité de The Cut, Union Street mène tout droit à Southwark Bridge Road puis à la station de métro de London Bridge, bien connue des touristes venus chercher le grand frisson au London Dungeon ou à l'Old Operating Theatre, attractions mettant en scène respectivement les conditions de vie déplorables dans les prisons londoniennes du Moyen-Age et les pratiques barbares des chirurgiens du 19ème siècle. Dès qu'il retrouve l'air libre, le visiteur, les narines sollicitées par les effluves du Borough Market, est vite rappelé aux réalités du 21ème siècle par le chantier colossal de "The Shard", la tour imaginée par Renzo Piano qui, lorsqu'elle sera achevée en 2012, sera le plus haut gratte-ciel de Londres - et du Royaume-Uni - du haut de ses 310 mètres, antenne comprise. Des bureaux et appartements y côtoieront un centre de conférences et un hôtel 5 étoiles. Cette prouesse architecturale risque fort d'éclipser le pourtant célèbre "Gherkin" (cornichon), qui de l'autre côté de la Tamise toise de ses 180 mètres la City depuis 2004 et accessoirement abrite le siège de la compagnie de réassurance Swiss Re. A la forme arrondie du Gherkin, l'Echarde opposera son profil pyramidal élancé, qui fait penser - en plus longiligne - à la Transamerica Pyramid de San Francisco.

Arbitre de ce duel de géants, le dôme de la cathédrale St Paul's, au coeur de la City, vient également souligner, de par sa pérennité dans un environnement résolument futuriste, l'un des traits marquants de la capitale britannique : la confrontation perpétuelle entre le passé et le présent, entre l'ancien et le moderne. Mais dans une ville où la fuite en avant apparaît comme une seconde nature, les bâtiments "futuristes" ne le restent jamais très longtemps et l'imagination des architectes, stimulée par une énergie urbaine peu commune, est sans limite. Cette créativité architecturale s'explique en partie par les grands projets de la municipalité, au premier rang desquels figurent les Jeux Olympiques de 2012. Cet évènement va avoir d'importantes conséquences sur le paysage londonien - un nouveau quartier va ainsi voir le jour autour du stade olympique, à Stratford, dans la banlieue est de la ville - mais celles-ci sont déjà éclipsées par un autre projet, le réaménagement des Royal Docks, encore plus à l'est, qui aboutira à la naissance d'un nouveau quartier d'affaires, petit frère de celui de Canary Wharf.

Comme en témoignent ces projets, la ville est résolument tournée vers l'avenir mais deux autres évènements, qui illustrent le grand écart temporel dans lequel elle s'inscrit, vont bientôt mettre à l'honneur l'une des plus vieilles institutions du pays, la monarchie. Après le mariage très attendu du Prince William et de Kate Middleton le 29 avril, la Reine Elisabeth II célèbrera son jubilée de diamant en juin 2012. Pour l'occasion, un défilé de bateaux en tous genres, comme n'en a plus connu Londres depuis des siècles, sera organisé sur la Tamise. symbolisant la puissance maritime passée de l'Empire. La vision de cette flotte bigarée, traçant son chemin au milieu des tours de la City jusqu'à la roue du London Eye, vaudra certainenement son pesant d'or mais soulèvera-t-elle le même enthousiasme que le mariage de "Wills and Kate" ? Celui-ci est déjà omniprésent dans les rues de la ville, en particulier dans les boutiques de souvenirs d'Oxford Street et de Picadilly Circus, où les assiettes, tasses et autres objets à l'effigie des futurs époux se disputent les faveurs des passants. A la vision de ce spectacle, une question vient à l'esprit : comment expliquer la longévité du mauvais goût qui, depuis les souvenirs fabriqués à l'occasion du mariage de Charles et Diana en juillet 1981, semble se perpétuer en toute impunité, au mépris de toutes les modes ?

Oxford Circus, le nom de l'intersection entre Regent Street et Oxford Street, décrit bien l'atmosphère de ce quartier, tout entier dédié au shopping. La frénésie y est la norme, les promeneurs s'y deversant en vagues incessantes à la recherche du dernier article à la mode, de souvenirs ou plus simplement du plaisir de contribuer à la marée humaine qui semble ne jamais devoir s'arrêter. Dans la cohue ambiante, le visiteur finit par ne plus faire la différence entre les modèles réduits des "double deckers" - en vente dans toutes les boutiques de souvenirs alentour - et les vrais bus à impériale qui sillonnent la rue à un tel rythme que toute tentative de la traverser relève d'un exercice extrêmement périlleux. Las de cette agitation permanente, certains déposent les armes et prennent le temps de rouler une cigarette sur le trottoir ou de savourer un thé à la cafétéria du niveau -1 de Debenhams, grand magasin jouxtant John Lewis, autre temple du shopping londonien. N'en déplaise aux adeptes du catastrophisme économique, les salariés du groupe John Lewis, qui détient également les supermarchés Waitrose, viennent d'apprendre qu'ils allaient toucher au titre de l'année 2010 une prime exceptionnelle représentant 18% de leur salaire. Bien sûr, on est loin des bonus des banquiers et traders de la City mais tout de même...

Comme toutes les autres capitales, et peut-être plus encore, Londres est une ville de contrastes. Nous en avons vu plus haut un exemple architectural, parmi beaucoup d'autres. L'exposition "London Street Photography", qui se tient au Museum of London, à cinq minutes de la cathédrale St Paul's, témoigne également, par photos interposées, des clivages sur lesquels s'est construite la ville. Outside the door at Claridges Hotel, photo de Jerome Liebling (1960, ci-dessous en haut), illustre ainsi bien mieux qu'un long discours les différences de classe, tandis que Group of skinheads & hippies in Piccadilly Circus, cliché de Terry Spencer (1969, en bas), fige la cohabitation - la confrontation ? - de deux communautés aux codes facilement reconnaissables. Cette exposition de 200 photos, pour fascinante qu'elle soit, n'en est pas moins l'expression - involontaire ? - d'un paradoxe frappant : les clichés alignés sont à la fois le reflet fidèle des multiples mutations qu'a connues la ville en 150 ans et, de par leur caractère inévitablement figé, la négation même de cette dynamique. Un peu à l'image de ce que le dictionnaire, plan fixe, est à la langue, en perpétuelle évolution.




Tous les guides le clament haut et fort : Londres est la capitale la plus cosmopolite au monde. Il suffit en effet de pousser la porte de n'importe quel café (Costa, Starbuck's) ou fast-food (Eat, Prêt-à-Manger) pour constater l'étonnante diversité culturelle des "petites mains" de la ville : Snow, 23 ans, originaire de Chine, se fera ainsi un plaisir de vous servir au café de la librairie Waterstone's de Picadilly (ci-dessous, en haut), à moins que n'officie ce jour-là son collègue italien ou espagnol. Les journaux gratuits proposés aux passants devant la station de métro de London Bridge témoignent pour leur part de l'importance des communautés russe et lituanienne de la ville (en bas).



Un parfum d'Asie, enfin, flotte autour de Newport Place, coeur du "Chinatown" londonien, à deux pas de Charing Cross Road. Un peu plus loin se dresse le Strand, rue qui jusque dans les années 1860 bordait la Tamise et qui abrite aujourd'hui quelques-uns des théâtres les plus célèbres du West End, dont l'Adelphi, le Savoy (à ne pas confondre avec l'hôtel du même nom) ou encore le Lyceum. Au Vaudeville, voisin de l'Adelphi, se joue In a Forest, Dark and Deep, pièce de Neil LaBute (connu notamment pour En compagnie des hommes ou Nurse Betty au cinéma) qui marque les grands débuts sur les planches londoniennes de l'acteur américain Matthew Fox. Bien connu des fans de la série Lost, ce dernier y donne la réplique à l'actrice anglaise Olivia Williams, vue notamment dans The Ghostwriter de Roman Polanski. La pièce, qui réussit la prouesse de conjuguer une tension de tous les instants et un ton souvent drôle, raconte la relation conflictuelle entre Bobby, charpentier de son état, et sa soeur Betty, professeur d'université. Soucieux sans doute de boucler la boucle, l'auteur a choisi d'ouvrir et de conclure la pièce par le constat "truth hurts", lequel prend tout son sens à la lumière des révélations faites progressivement par Betty à son frère. Environ 1h30 après le lever de rideau, les deux acteurs s'avancent pour saluer le public. Matthew Fox, dont les soupirs trahissent le soulagement après une prestation que l'on devine éprouvante, garde le visage fermé malgré les applaudissements que déclenche chacune de ses révérences. A la sortie du théâtre, les spectateurs affamés dévorent des yeux les menus des restaurants alentour. Ils passent, sans même les voir, à hauteur des perdants du grand manège londonien, venus en nombre se restaurer auprès des camionnettes d'une oeuvre caritative. Echo pour le moins troublant d'une des répliques prononcées par Olivia Williams dans la pièce : "Sometimes I feel like I'm invisible. I want to shout "I'm here!"".

En ce dimanche matin, la gare de St Pancras s'éveille lentement, épargnée pour l'instant par l'agitation qui ne va pas tarder à la saisir. L'horloge accrochée à la verrière qui surplombe les Eurostar vient rappeler aux voyageurs la marche inexorable du temps, tout en jouant les trouble-fête parmi les anneaux olympiques annonciateurs des Jeux de 2012. En regardant attentivement la scène, on a l'impression que poussée par l'anneau bleu, qui symbolise l'Europe, elle va venir se loger dans l'anneau noir, qui représente le continent africain. La superposition de l'horloge et des anneaux olympiques constitue le symbole magistral de la ronde perpétuelle que tout voyageur de passage à Londres est invité à rejoindre. Pour boucler la boucle en quelque sorte.